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L'Hotel de Levy, résidence de l'Ambassadeur du Portugal à Paris

En cette deuxième moitié du XIXème siècle, Paris connaît une transformation sans précédent. Cette volonté d’agrandir et de réorganiser la capitale est due à l’Empereur Napoléon III. Conscient que Paris doit devenir exemple de nouveauté et de modernité, il charge le Baron Haussmann en 1853 d’effectuer cette transformation radicale. Des nouvelles avenues sont tracées. Des immeubles sont abattus. Des jardins et des squares poussent dans la capitale. Elle s’agrandie et des nouveaux quartiers voient le jour. Des espaces résidentiels, pour abriter une nouvelle bourgeoisie fortunée.

Une élite dont fait partie la famille Menier. Richissimes industriels, les Menier ont fait fortune d’abord dans des produits pharmaceutiques à base de cacao au début du XIXème siècle puis dans la réelle industrialisation du chocolat. Ils sont les inventeurs de la première tablette de chocolat en 1836. Précurseur, ils vont créer la première chocolaterie moderne d’Europe à Noisiel en Seine-et-Marne. Le nom de cette ville aura une incidence pour la suite.

Grâce à son immense fortune, la famille Menier décide d’acheter un terrain important non loin des villages de Passy et d’Auteuil, dans ce qui était déjà le XVIème arrondissement, là où le Baron Haussmann avait procédé à l’expansion de la capitale à proximité du Bois de Boulogne.

C’est donc en 1892 que la vente fut conclue. Le terrain avoisinait les 10 000 mètres carrés avec néanmoins une topographie irrégulière. Sur ce domaine, les Menier firent tracer deux nouvelles rues : la rue de Noisiel, faisant référence à la ville où l’entreprise familiale était implantée, et la rue Charles-Lamoureux. On aurait pu penser que les trois petits-fils de Antoine Brutus Menier, auraient eu envie de se faire construire un hôtel particulier sur ce site. Ce ne fut pas le cas puisque deux d’entre eux possédaient déjà leur résidence au Parc Monceau ainsi que leur père, Emile-Justin.

Au tout début du XXème siècle, les Menier décident finalement de se séparer d’une partie de ce bien foncier et vendent une parcelle à Raphael-Georges Levy. Fils du Benjamin Levy, professeur d’allemand du Prince Impérial, Raphael-Georges Levy demanda à l’architecte Louis Parent de lui proposer un projet pour l’élévation d’un nouvel hôtel particulier. Neveu de l’architecte Henri Parent, qui a imaginé l’extraordinaire hôtel des Jacquemart-André, Louis propose au nouveau maitre des lieux un projet daté du 13 juillet 1906. Bien que l’époque soit à l’Art Nouveau qui fait son apparition en Europe, l’architecte propose plutôt une évocation du siècle précèdent, lui même inspiré du XVIIIème siècle. Dans un style classique purement français, le bâtiment à été conçu pour s’adapter à l’irrégularité du terrain.

Tous ce que Paris comptait d’intellectuels, d’artistes, de membres du gotha et de la finance ont fréquenté les lieux, dont Marcel Proust. Et pour cause, puisque la sœur de Raphael-Georges, Marguerite, avait épousé le cousin de Marcel Proust, Daniel Meyer. Economiste et banquier, Raphael-Georges conseilla Marcel Proust pour des placements boursiers après avoir reçu l’héritage de ses parents.

Le 14 Juin 1892, le royaume du Portugal est déclaré en banqueroute financière. Cette catastrophe est la conséquence de la crise politique que traverse le pays depuis 1890 et qui entraînera la chute de la monarchie en 1910. Travaillant à la banque de Paris et des Pays-Bas et doué d’un sens aiguë de la finance, Raphael-Georges aidera, ou du moins conseillera le Portugal durant cette période. Afin de le remercier pour son aide à sortir son pays d’une situation complexe, le Roi Dom Carlos 1er lui décernera le titre de Commandeur de l’Ordre du Christ. Cette distinction est la plus prestigieuse des décorations que le Royaume du Portugal pouvait décerner.

Après l’insouciante de la Belle Epoque, la France rentre dans le conflit de la Première Guerre Mondiale après l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914. Malgré l’approche éventuelle des troupes allemandes, Raphael-Georges refuse de quitter la capitale et son hôtel particulier. Il ira encore plus loin puisque ce dernier est transformé en hôpital militaire. Durant cette période, sa demeure soignera uniquement des soldats. Il sera aidé dans cette honorable tâche par le chanoine Cornette, fondateur des Scouts de France. De 1914 à 1919, il s’aménagera avec son épouse, deux petites chambres dans les combles de l’hôtel afin de laisser plus de place pour les Poilus nécessitant des soins.

Après la Guerre, il sera Sénateur de la Seine de 1920 à 1927. Et de 1928 à 1933, il présidera l’Association des lauréats du concours General. De santé fragile et de plus en plus chancelante, il se retire du monde politique en 1927. De 1930 à 1933, malade et ne quittant plus son hôtel de la rue de Noisiel, il transforme le rez-de-chaussée de celui-ci en salon littéraire et artistique. Des têtes couronnées ainsi que des personnalités de la diplomatie mondiale hônorent l’hôtel, comme le Roi des Belges ainsi que le Président de la République Chinoise.

Fatigué, Raphael-Georges Levy, s’éteint le 8 décembre 1933 à Paris. Héritant de ses biens, sa famille décide de se séparer de l’hôtel et de le vendre. C’est finalement le 1er Janvier 1936 que l’hôtel est acquis par l’Etat Portugais pour 2 400 000 de francs anciens afin d’y installer la Résidence de l'Ambassadeur ainsi que la Chancellerie. La demeure aura à peine le temps d’être restaurée que déjà la Seconde Guerre Mondiale éclate en 1939. Après la signature de l’Armistice en Juin 1940, le nouveau gouvernement s’installe à Vichy dans la France Libre. De nombreuses ambassades prennent la route de l’exode et quittent Paris pour Vichy également. Celle du Portugal n’y fait pas exception et la résidence de l’Ambassadeur est abandonnée jusqu'à la fin du conflit en 1945.

Une fois la Guerre terminée, l’Ambassadeur Augusto de Castro reprend possession des lieux le 22 Février 1945. Mais

malheureusement, l’hôtel n’ayant pas été occupé pendant un certain temps, est dans un état qui nécessite une restauration immédiate, surtout au niveau de la toiture. D’autant plus qu’il a sans doute subis des actes de vandalisme et de pillage durant cet abandon.

En Avril 1945, un rapport des services d’inspection diplomatique pointe du doigt le fait que la résidence de l’Ambassadeur nécessite des dépenses considérables non seulement pour la restauration du bâtiment qui s’impose, mais également pour l’entretien de l’hôtel pour les années à venir et de son intendance.

Le Gouvernement Portugais ne fit pas dans la demi-mesure et confia la restauration de ce bijou au plus important architecte portugais de son époque : Raul Lino Da Silva. Directeur Général des Monuments Nationaux, il avait pour mission de redonner tout le lustre et le faste nécessaire à cette demeure qui était résidence d’ambassadeur et par conséquent, vitrine de la gloire du Portugal à Paris.

Le Dictateur Antonio de Oliveira Salazar, qui était de nature très économe et n’aimait pas gaspiller les deniers de l’Etat, avait précisé dans une correspondance que l’ameublement de l’hôtel devait être « bon marchés ». L’ Après Guerre était une période où l’offre dans le marché de l’art parisien débordait et par conséquent les prix étaient au plus bas. De nombreuses familles se débarrassaient de leurs biens pour survivre durant la phase de reconstruction de la France. Ce contexte était une aubaine pour l’architecte-décorateur, qui acheta du mobilier ancien abondamment en un temps limité.

Respectant l’élégance des intérieurs des demeures du XVIIIème et XIXème siècles, l’architecte mélangea tout aussi bien du mobilier portugais et indo-européen, fit dialoguer des tapisseries d’Aubusson avec des porcelaines japonaises du XVIIème siècle et ajouta un sublime ensemble de sièges estampillés Jacob aux motifs des Fables de la Fontaine. Dans la galerie de l’hôtel se trouve également une rare représentation du Palais Royal de Lisbonne avant le séisme de 1755. Et pour donner une note portugaise à cette demeure française, Raul Lino fit venir de son pays, des panneaux provenant de demeures palatiales malheureusement disparues. Un mélange qui apporte une harmonie particulière et qui redonne véritablement de l’éclat à cet écrin diplomatique exceptionnel.

Depuis 1947, date à laquelle la résidence fut prête, tous les ambassadeurs ont eu à cœur de conserver et d’entretenir ce patrimoine unique. Un joyau qui par la décision de S.E.M Jorge Torres Pereira, Ambassadeur actuel, a pu être ouvert pour la première fois au public durant les Journées européennes du Patrimoine 2019.